L'interrogation
quant au bien-être animal est une réaction bien actuelle. Il suffit
pour s'en rendre compte de constater le foisonnement des protestations
émises par les organismes de protection animale.
Des
critiques des élevages de poules en batterie à la
contestation de l'utilisation des hormones, la multitude
d'informations apportées par des associations de ce genre
vient
sensibiliser l'opinion publique.
De telles démarches sont si fréquentes qu'il n'est à
présent
plus possible d'ignorer ces problèmes mettant en cause le comportement
de l'homme dans le monde. La cause de l'état de l'animal
domestique
se trouvant au niveau des structures de nos sociétés, c'est, en fait,
un véritable problème d'éthique qui se pose.
L'approche
d' un phénomène tel que le bien-être animal est une chose bien complexe
car en plus d'être mal définie au niveau humain, cette notion
s'expose davantage encore à la subjectivité lorsqu'elle est
considérée au niveau de l'animal. En effet, le piège de
l'anthropomorphisme est continuellement présent, la perception de
l'environnement n'étant pas nécessairement de même nature que chez
l'homme.
Mais voyons comment est réalisée
cette approche
du bien-être. Dans ce but le concept du normal et du pathologique va
nous servir d'élément d'analyse. Les différents phénomènes envisagés
pour réaliser cette approche seront confrontés à ce concept du normal et du pathologique
dont l'utilisation se justifie par l'étroite relation existant entre la santé et le bien-être. L'approche
de ce dernier état sera effectué en considérant tout d'abord la
situation de l'animal par rapport au concept de nature, cette notion
étant souvent employée pour désigner l'habitat et la condition de
l'animal en dehors de l'influence humaine. Ensuite, on s'intéressera au
phénomène de domesticatiuon dans lequel l'animal évolue sous
l'influence de l'homme. En travaillant de la sorte, on situe l'animal
domestique rencontré dans nos exploitations par rapport à son histoire
et la confrontation au concept du normal et du pathologique permet
d'apprécier l'état de bien-être.
1. Normalité et pathologie
A) Le normal et le
pathologique selon Canguilhem
Lorsque l'on aborde le
problème du normal et du pathologique, on est amené de façon assez
spontanée à essayer de situer l'un de ces concepts par rapport à
l'autre. Cette attitude fait apparaître toute une série de questions:
le normal est-il le contraire du pathologique, le sain et le normal
sont-ils équivalents, l'anomalie est-elle synonyme d'anormalité
?.....De plus, l'approche d'un concept tel que le pathologique au
niveau humain doit tenir compte du fait que la vie humaine n'a pas
uniquement un sens biologique mais également un sens social et un sens
existentiel. Mais une telle ligne de conduite est-elle encore de mise
lorsque le problème est posé au niveau de l'animal ? Le
normal,
considéré tantôt comme descriptible de façon statistique, tantôt comme
un idéal à atteindre, ainsi que les liens existant entre ces deux modes
d'approche, nous apparait sous forme d'un domaine aux limites peu
déterminées et indécises.
1- De Bichat
à Claude Bernard.
Le vitalisme de Bichat reposant sur l'instabilité
des
forces vitales, l'irrégularité des phénomènes vitaux opposée à
l'uniformité des phénomènes physiques, reconnaissait l'originalité du
fait vital. Donc, l'être vivant serait quelque chose de tout a fait
particulier susceptible de modifications et de variations par rapport à
ses semblables. on en vient à se demander si le vivant doit être
considéré comme un système de lois ou bien comme une organisation de
propriétés. Bien trop souvent, les savants considèrent la nature comme
étant construite sur un ensemble de lois ayant rôles de prototypes dont
les phénomènes singuliers ne sont qu'approches, essais de copies
conformes. En considérant ce point de vue, on voit que le singulier, la
variation, devient échec et aboutit à une absurdité étant donné que la
loi est vérifiée par un ensemble d'exemples variés alors que sa réalité
repose sur son invariance. C'est que le rapport de la loi au
phénomène est toujours basé sur le modèle du rapport entre le genre et
l'individu. Claude Bernard, dans ses "Principes de médecine
expérimentale", s'est intéressé à " ce problème de la réalité du type
et des rapports de l'individu au type en fonction de la réalité
individuelle du fait pathlogique"1.
Or, en essayant de refuter le vitalisme de Bichat, Claude Bernard est
amené à constater que "si la vérité est dans le type, la réalité se
trouve toujours en dehors de ce type et en diffère constamment"2.
Le problème du médecin est donc d'étudier " les rapports de l'individu
avec le type", il doit s'attaquer à l'obstacle que constitue
l'individualité, cette approche originale d'un
prototype naturel.
Cependant, cet obstacle est l'objet de la science.
2- Le normal:
un équilibre en mouvement.
Le rapport de l'individu au type doit
être envisagé
autrement que sous la forme d'une approche manquée d'un idéal originel.
Si l'on considère le vivant comme "une organisation de puissance et une
hiérarchie de fonctions dont la stabilité est nécessairement précaire
étant solution d'un problème d'équilibre"3,
l'anomalie et
l'irrégularité ne sont plus conçues comme des accidents
affectant l'individu mais comme déroulement possible de son existence.
Le vivant n'est viable que s'il est capable de survie et de
reproduction mais aussi générateur de nouveautés. "Bref, on peut
interpréter la singularité individuelle comme échec ou essai, comme
faute ou comme une aventure"4.
Les formes vivantes sont approches d'un prototype et organisations dont
la valeur repose sur sa viabilité et suivant ce point de vue, l'anomal
devient le différent. Si l'on considère le monde vivant comme
approche d'un idéal, on peut comprendre qu'apparaisse la notion de
forme manquée alors que cette notion n'existe pas, à proprement parlé,
si le vivant est assimilé à une tentative de hiérarchisation de formes
possibles. "Les réussites sont des échecs retardés, les échecs des
réussites avortées. C'est l'avenir des formes qui décide de leur valeur"5.
Il faut considérer que les espèces vivantes ne sont en fait que
l'expression de potentialités géniques et que cette expression est
directement influencée par les conditions d'environnement. Suite à cela
on peut comprendre les changements affectant aussi bien les fonctions
des organes que leur structure même, l'apparition de nouveautés ou la
disparition de structures préexistantes. Seules importent les capacités
de survie et de reproduction.
3- Situation
de cet équilibre dynamique.
" Ni le vivant, ni le milieu ne peuvent être dits normaux si
on
les considère séparément mais seulement dans leur relation"6.
Sans ce fil conducteur, l'individu
anomal par rapport à un type statistiquement défini entre
dans le cadre de l'anormal, le présumé pathologique. Si le vivant anomal,
viable et fécond devient envahissant, il deviendra satistiquement
normal. Donc, si l'invention biologique est exception aux statistiques
du jour, il faut bien par ailleurs qu'elle soit normale autrement on
verrait engendrer le normal par le pathologique, ce qui serait assez
aberrant. Le normal signifie donc un caractère moyen présentant le plus
rarement possible des écarts ainsi qu'un caractère dont la survie et la
reproduction définissent la valeur vitale. Dans le milieu
humain, on
constate que des anomalies se maintiennent et échappent à la sélection.
Ceci est du au fait qu'elles sont régénérées sans cesse par les
mutations et que les hommes situent la norme au niveau social. Si l'on
considère comme Dechambre que la domestication est un milieu
biologique, on peut comprendre que les changements présentés par les
animaux domestiques échappent à une élimination qui, immanquablement,
aurait lieu dans les conditions du milieu sauvage. On se demande si
l'instabilité des espèces domestiques présentant des anomalies par
rapport au type sauvage dont elles sont issues, n'est pas une des
raisons pour lesquelles ces espèces ont réussi la domestication
contrairement à d'autres, l'homme leur ayant fournit le milieu adéquat.
Il ne faut bien sûr pas oublier les choix interessés effectués par les
hommes. On voit donc illustré ici le fait que le normal ne peut être
défini que dans la relation entre le particulier et son milieu de vie. Au
niveau humain le problème du pathologique ne pourra se limiter au
biologique mais devra tenir compte de l'histoire de l'homme et de son
environnement social et culturel. On peut dire que, dans une certaine
mesure, l'homme échappe à la sélection, il ne la subit plus en fonction
des changements des différents milieux mais adapte ceux-ci à son
existence. On en vient, comme Goldstein, à penser " qu'on ne peut
déterminer le normal par simple référence à une moyenne statistique
mais par référence de l'individu à lui-même dans des situations
identiques successives ou dans des situations variées"7.
4- Le
pathologique.
La
maladie n'apparaîtra que si la survie de l'être dans son milieu est
devenue impossible, lorsque les relations d'équilibre avec son
environnement sont rompues par suite de l'évolution du normal actuel
vers un état modifié inadéquat, non viable. Selon cette conception se
situant dans la pensée de Goldstein, le médecin devra donc s'attarder
sur des faits éprouvés subjectivement par le malade et qui sont plus
des appréciations que des critères objectifs et quantifiables. Or,
selon Leriche, la maladie ne peut se définir comme étant une contrainte
affectant l'activité des hommes. De plus cet auteur voit le
physiologique plus significatif que l'anatomique: " Sous les mêmes
dehors anatomiques on est malade ou on ne l'est pas...."8.
Physiologie considérant l'organisme dans l'ensemble de ses
interrelations avec les conditions de son entourage. Sélye apporte en
quelque sorte une médiation entre le spoints de vue de Goldstein et
Leriche lorsqu'il décrit le stress. Il le considère comme
étant
accompagné d'une stimulation surrénalienne responsable d'un
comportement catastrophique qui provoquerait, s'il est prolongé, une
maladie fonctionnelle d'abord ( hypertension par ex.) et une lésion
morphologique ensuite ( ulcère de l'estomac par ex.). Du point de vue
de Goldstein, la maladie sera le comportement catastrophique tandis que
selon Leriche ce sera l'ulcère provoqué par les troubles
physiologiques. Comme on le remarque ces deux conceptions sont plus
complémentaires qu'opposées. On serait amenés à conclure qu'il
n'y a
pas de frontières entre le normal et le pathologique, mais cette
proposition est d'ordre général, conserne une population et n'est plus
valable au niveau individuel. Considérer le normal et le pathologique
comme de simples variations quantitives d'un phénomène homogène est
peut-être valable dans le cadre pédagogique mais est cependant
contestable théoriquement et pratiquement. Le malade est autre que le
bien portant et non un être un peu plus ou un peu moins sain. "
Nous
ne pouvons pas dire que le concept de "pathologique" soit le
contradictoire logique du concept de "normal" car la vie à l'état
pathologique n'est pas absence de normes. En toute rigueur
"pathologique" est le contraire vital de "sain" et non le
contradictoire logique de "normal"9.
La maladie est une vie réglée sur d'autres normes diminuant les
possibilités d'existence par rapport aux normes préexistant à l'état
pathologique. " Or vivre pour l'animal et à plus forte raison pour
l'homme ce n'est pas seulement végéter et se conserver, c'est affronter
des risques et en triompher"10. L'homme
sain peut accepter plusieurs normes sans pour cela voir diminuer ses
capacités d'adaptations. La
psychopathologie a confirmé le fait que le malade est bien un autre que
l'homme sain. Elle nous montre également que le normal c'est aussi le
pouvoir de mettre en question les normes, de sortir hors d'elles et
peut-être ainsi de s'en éloigner et de voir naître la possibilité de
folie.
B) Le normal et le pathologique chez
l'animal
L'homme agit sur les caractères morphologiques, anatomiques
et
comportementaux de l'animal pour l'adapter aux exigences de nos
mécanismes de production et de rentabilité. On peut se poser la
question de savoir si ces diverses modifications peuvent être
considérées comme étant des actions normales subies par l'animal, si
elles peuvent être incluses dans une logique de l'évolution. L'animal
que l'on rencontre dans nos exploitations agricoles est-il normal?
1-
Récapitulatif du concept de normalité. Normal
est un mot bien souvent empoyé mais que peut-il bien signifier?
L'interrogation concernat le normal laisse souvent les gens
interloqués, indécis et vagues quant à leurs réponses, s'il y en a
une...Lorsque des réponses sont formulées, on y voit souvent apparaître
la référence à un idéal, à un prototype sur lequel tout devrait être
copié. On s'entend également répondre que le normal peut être défini de
façon statistique, en se basant sur une moyenne.Ces deux points de vue
font de la norme, d'une part quelque chose de statique, c'est-à-dire
qu'une fois définie la norme est assimilée a un idéal ne permettant que
la continuité et non la nouveauté. Elle est définie à perpétuité
pourrait-on dire. D'autre part la norme est vue sous un aspect
dynamique. Elle concerne une population à un instant donné et la notion
de temps envisagée comme génératrice de nouveautés n'y est pas exclue.
On oublie bien souvent d'envisager cette notion qui est pour le moins
importante car la norme doit être envisagée dans un intervalle de
variations existant à un instant donné et condamné à disparaître, à
vieillir. La norme d'une génération n'est pas nécessairement celle
d'une autre. " Dans la mesure où le vivant anomal se révèlera
ultérieurement un mutant d'abord toléré, puis envahissant, l'exception
deviendra la règle au sens statistique du mot. Mais au moment où
l'invention biologique
fait figure d'exception par rapport à la norme statistique du jour, il
faut bien qu'elle soit en un autre sens normale bien que méconnue comme
telle sans quoi on aboutirait à ce contresens biologique que le
pathologique pourrait engendrer le normal par reproduction".11
L'anormal est à la fois le normal en régression et le normal en
évolution.
De plus, le normal doit être défini dans un ensemble de systèmes en
interactions et aux influences réciproques et d'intensités variables.
Canguilhem voit le vivant comme étant un ordre de propriétés. " En
parlant d'ordre de propriétés, nous voulons désigner une organisation
de puissances et une hiérarchie de fonctions dont la stabilité est
nécessairement précaire étant la solution d'un problème d'équilibre, de
compensation, de compromis entre pouvoirs différents donc concurrents.
Dans une telle perspective, l'irrégularité, l'anomalie ne sont pas
conçues comme des accidents affectant l'individu mais comme son
existence même".12
Et comme Canghuilhem le souligne également " Ni le vivant ni le milieu
ne peuvent être dit normaux si on les considère séparément mais
seulement dans leur relation."13
2- Normalité
chez l'animal en évolution .
En considérant les éléments venant d'être exposés, on peut
essayer d'avancer dans une tentative de situation par rapport au normal
de l'animal domestique destiné à une fonction de production. Il
faut
d'abord tenir compte de la situation initiale de l'animal dans son
environnement, de ses rapports avec les différents facteurs
susceptibles de l'influencer ou d'être influencés par celui-ci. Au
départ les relations entre l'homme et l'animal peuvent être confondues
avec celles qu'ont entre elles toutes les espèces animales,
c'est-à-dire que l'homme est tantôt prédateur, tantôt la proie
vis-à-vis d'un type particulier d'animal. Tant que les différentes
interactions n'entraînent pas la disparition d'une espèce on peut
considérer qu'il y a un équilibre respecté entre les diverses formes
vivantes. Il serait tentant de voir en cette situation le prototype du
normal lorsque ce concept est envisagé comme étant idéal à atteindre.
Mais ce serait oublier les notions de temps et d'évolution. En
effet, les changements de l'environnement terrestre provoquent
l'apparition et la disparition d'espèces. Celles qui auront évolué de
façon adéquate au nouveau milieu seront viables tandis que les autres,
inertes ou en régression seront contraintes à disparaître. L'homme et
l'animal entrent dans ce mouvement évolutif. La vie est ordre de
propriétés et repose sur des équilibres. Ceux-ci ne sont pas statiques
mais bien dynamiques. L'équilibre d'une époque peut largement différer
de celui du temps passé mais il reste néanmoins un équilibre. On voit
qu'il faut en plus de l'histoire humaine envisager l'histoire de la
nature et les influences réciproques de l'une sur l'autre. Dans
l'équilibre de départ on remarque que l'ensemble des fonctions ( les
éléments de la sphère terrestre pris séparément: homme, animaux
mammifères, oiseaux, rivières,plantes...) interviennent avec une
organisation de puissances qui n'est pas particulièrement en faveur
d'une domination humaine sur les éléments terrestres et les animaux en
particulier. L'histoire de l'homme progresse en fonction de celle des
autres éléments de la sphère terrestre. Au fur et à mesure de
l'avancement des temps, on voit ce rapport faisant de l'homme un simple
élément de la sphère terrestre parmi les autres se modifier en faveur
du règne humain. L'élément humain devient le facteur d'influence
prédominant sur les autres et sur l'élément animal notamment. On voit
donc que l'équilibre de départ est en pleine évolution et que
l'organisation de puissances et la hiérarchisation de fonctions est
nettement en faveur de la fonction humaine devenue toute puissante.
C'est dans ce contexte qu'il faut essayer d'approcher la normalité de
l'animal domestique. On peut envisager cette notion en situant l'animal
par rapport à la nature mais également en le considérant en fonction du
procès humain.
3- Etat de
l'animal en relation avec la dynamique évolutive humaine..
Il
est assez intéressant de tenir compte de la remarque suivante fait pas
Canguilhem: " Déjà à considérer la domestication comme un milieu
biologique, selon l'expression d'Ed. Dechambre, on peut comprendre que
la vie des animaux domestiques tolère des anomalies que l'état sauvage
éliminerait impitoyablement. La plupart des espèces domestiques sont
remarquablement instables; que l'on songe seulement au chien. C'est à
se demander si cette instabilité ne serait pas du côté des espèces
animales intéressées, le signe d'une causalité de la domestication, par
exemple, d'une moindre résistance cachée, qui expliquerait au moins
autant que la finalité des visées pragmatiques de l'homme, la réussite
élective de la domestication sur ces espèces à l'exclusion des autres."14 L'homme
crée donc les possibilités de survie de certaines espèces non viables
en dehors de l'action humaine. Cela peut apparaître comme étant une
façon comme une autre d'amener l'évolution de l'animal. Mais il ne faut
pas oublier que d'une part la sélection exercée par l'animal est
uniquement le fait de l'homme et que d'autre part l'obtention de
produits viables et féconds n'est pas spontanée et passe nécessairement
par des étapes posant le problème du pathologique ( différents types de
mortalité sévissant à partir de la conception, ainsi que le problème su
stress en général et de ses conséquences). En effet, la génération
caractéristique d'un instant présent et destinée à donner une
descendance s'intégrant dans un environnement subissant des contraintes
évolutives, on ne peut voir l'intégralité de ses spécificités
particulariser les possibilités de viabilité à la fois au moment
considéré et à l'instant caractérisant ses générations filles. Elle
n'est pas simplement récopiée mais subit une transformation ne
respectant que quelque uns de ses caractères au niveau de la nouvelle
génération. Ils s'y trouvent aux côtés d'autres caractères complétement
nouveaux. Seuls certains éléments des fluctuations présentées par la
population seront représentés ultérieurement. L'autre partie
constitutive de celle-ci n'étant plus adaptée au nouveau milieu
proposé, ne pourra subir qu'une régression. Il n'y aura plus
renouvellement au fur et à mesure que l'on s'approche du nouvel état.
Et cela de façon préférentielle et graduelle suivant leur degré de
dissemblance par rapport à la frange la plus adéquate de la population.
A ce niveau, il me semble également interessant de citer une autre
remarque de Canguilhem " Au moment où l'invention biologique fait
figure d'exception par rapport à la norme statistique du jour, il faut
bien qu'elle soit en un autre sens normale, bien que méconnue comme
telle, sans quoi on aboutirait à c econtresens biologique aue le
pathologique pourrait engendrer le normal par reproduction".15 En toute logique, suite à cette remarque, il est tout à fait
absurde de
considérer que l'obtention d'animaux normaux puisse passer par un stade
marqué par le pathologique. En effet celui-ci rétrécit de façon très
significative les possibilités de survie et supprime les capacités
d"une reproduction avec obtention de produits normaux. Un individu
présentant un état pouvant être qualifié de pathologique devient
progressivement inadéquat au milieu. Je veux dire que cette fois-ci, il
y a encore mouvement mais celui-ci n'est plus le fait du milieu mais
bien de l'élément animal pris dans ce milieu. Dans le cadre du
pathologique, il n'y a plus mouvement du milieu entraînant l'élément
animal avec les possibilités de régression et d'évolution que l'on
trouvait au niveau du problème du normal. Le
possible se limite à une voie de régression de l'élément animal par
rapport à ses états précédents, ce mouvement étant considéré dans les
mêmes conditions de milieu. La maladie reste bien entendu une vie
réglée sur d'autres normes mais l'altérité de celles-ci repose sur un
phénomène intrinsèque au malade, car celui-ci perçoit en fait les mêmes
normes mais de façon différente de celle qu'il avait lorsqu'il était
sain. Dans le pathologique, le mouvement de régression est celui de
l'élément malade mais les causes de ce mouvement peuvent être dues à
une évolution ou à une régression du milieu. Cependant, il y a
simplement amorçe de ce mouvement et sa propagation est uniquement le
fait de l'individu. Ce n'est plus le mouvement du milieu entraînant
l'élément animal dans son sillage mais c'est cet élément qui, par sa
régression, rétrécit son milieu, ses possibilités de survie. Ceci
montre l'avancement inexorable de l'individu vers sa disparition
lorsqu'il est atteint de maladie. Celle-ci désigne toute lésion
anatomique, toute altération physiologique, comportementale ou
psychologique néfaste au bon fonctionnement et à l'intégrité de
l'organisme. La perception de l'état pathologique étant un fait
entièrement inhérent à l'individualité, au plan humain tout au moins.
Le problème est plus complexe pour l'animal et c'est en essayant de le
résoudre, ce qui est tenté au fil des chapitres suivant, que nous
pourrons peut-être nous approcher valablement d'une éventuelle
signification du bien-être chez l'animal. Actuellement, on rencontre un
tel état pathologique ( visible pour l'homme grâce aux diverses
manifestations présentées: stress, comportements anormaux, fièvre...)
lorsque l'on considère l'animal avant l'intervention de l'homme. ( Ici,
je considère le point de vue de l'homme pour apprécier l'état de
l'animal et je n'envisage pas encore une quelconque possibilité de
perception de la part de l'animal.) La réflexion concernant le
pathologique se construit donc également sur un mode de raisonnement
tenant compte du fait que " Laugier, Sigerist et Goldstein pensent
qu'on ne peut déterminer le normal par simple référence à une moyenne
statistique, mais par référence de l'individu à lui-même dans des
situations variées".16 Toutefois,
il semblerait permis, grâce aux actions humaines ( hormones,
insémination artificielle, méthodesparticulières de sélection), de
passer à une étape ultérieure où les descendants obtenus à partir de
cas pathologiques ne seront pas atteints par les faiblesses parentales.
On peut tout de même se demander si, actuellement, ce stade n'est plus
du domaine de l'imaginaire ou des prévisions. On voit donc que l'animal
est peut-être normal dans le contexte de la dynamique évolutive
humaine, mais qu'il est par contre en dehors de ce normal au
niveau de sa propre évolution, dans la relation à son passé et qu'il
glisse du côté du pathologique. En effet, l'animal domestique
n'est
viable que dans les conditions strictes nécessitées par les techniques
d'exploitation employées par l'homme. Certains de ses comportements
sont uniquement satisfaits par l'homme. Ce phénomène est peut-être
explicable par un décalage entre le progrès humain et les capacités
d'adaptation de l'animal, sa propre évolution. Le fait que
l'insémination artificielle est d'usage courant et les mères porteuses
ne sont plus du domaine de la science fiction, ne peut-il être vu comme
un pont jeté entre l'étape actuelle, où l'animal domestique destiné à
la production est encore soumis à certains troubles mettant en danger
sa survie, et le moment où la condition de domestication ne sera plus
du domaine du normal en régression, du pathologique. Cependant,
il
ne faut pas oublier que cela est exposé en se référant uniquement au
facteur humain et que la normalité dans ce cadre est la domination d'un
facteur par un autre. L'équilibre est peut-être atteint, il y a survie
et descendance mais à quel prix, puisque l'homme est l'élément
déterminant à tous les niveaux de la survie de l'espèce, l'animal ne se
reproduit plus mais est reproduit. En considérant les
remarques de Canguilhem : " Laugier, Sigerist et
Goldstein pensent qu'on ne peut déterminer le normal par simple
référence à une moyenne statistique, mais par référence de l'individu à
lui-même dans des situations variées".16 et
" or vivre pour l'animal déjà, et à plus forte raison pour l'homme, ce
n'est pas seulement végéter et se conserver, c'est affronter des
risques et en triompher"17
ainsi que tout ce qui précède, ne peut-on voir apparaître un
problème d'aliénation de l'animal par l'action de l'homme? Cette
interrogation nécessite une prise en compte de l'état de l'animal dans
des conditions où l'homme n'est pas un facteur d'influence prépondérant
sur le devenir évolutif de cet animal. cela revient à s'intéresser à
l'animal dans la nature et donc à approfondir la signification de ce
dernier mot. Ce qui fera l'objet du chapitre suivant.
On
peut donc conclure ce chapitre en écrivant que l'animal considéré dans
le cadre évolutif humain est normal et que le pathologique se fait de
plus en plus pressant. Cela pouvant être rapporté au fait d'une
évolution trop rapide de l'environnement proposé par l'homme. Le
pathologique pourrait encore résulté d'une rupture de l'animal avec son
passé et d'une possible aliénation par l'action humaine.
C'est
ce que nous allons tenter de mieux cerner dans les chapitres suivants.
2. Le concept de nature
Nature, voilà un mot encore
bien souvent
employé, mais que signifie-t-il précisément? A peine prononcé, ne
vient-il pas évoquer la splendeur et le calme des forêts et des
rivières, les beautés de farouches et majestueuses bêtes sauvages. Un
monde que l'homme n'a pas encore foulé se dévoile. C'est la découverte
de l'Eldorado...Voilà donc venue une foule d'images idéalisées de la
nature. Bien entendu, celles-ci ne sont là que pour introduire cette
notion pour le moins difficile à saisir dans une tentative de
définition.
A) La définition du mot nature
1- La formation du concept.
Le concept de nature intéressait déjà les premiers
philosophes
grecs. Ceux-ci le définissait comme étant toute chose extérieure à
l'intelligence humaine et à son emprise. On faisait une distinction
entre ce qui était uniquement du domaine de la nature et ce qui
caractérisait la qualité d'humain. Ce dualisme était déjà implicite
chez Aristote lorsqu'il disait: " la vie est commune à l'homme ainsi
qu'aux plantes, et nous cherchons ce qui le caractérise spécialement"1
et poursuivait par "le bien propre à l'homme est l'activité de l'âme en
conformité avec la vertu"2.
Cicéron
manifeste également une distinction entre ce qui est du à l'homme et ce
qui lui est indépendant: " ce qui me plait ( dans la vigne), c'est non
seulement l'utilité mais aussi la culture et la nature"3. Au
moyen-âge, on pensait que la nature pouvait être modifiée par la
culture, c'est-à-dire par l'action créatrice de l'homme. La
renaissance fait de la culture une éducation: " le travail consacré au
sol s'appelle culture, et l'éducation des enfants s'appelel culture de
leur esprit" ( T.Hobbes). Dès le XVI siècle, la culture est
comprise comme étant tout acte d'intelligence humaine. Elle devient un
ensemble de connaissances et de réflexions se voulant le contraire du
caractère irréfléchi, rude et violent des êtres vivant sous l'emprise
de la nature. La philosophie moderne distingue ce qui est
constant
chez l'homme comme étant naturel tandis que la culture varie suivant
les types de sociétés et les valeurs morales. On voit donc que
la
nature se définit comme étant ce qui s'oppose aux caractères propres de
l'homme, son intelligence, sa culture.
2- De l'homme
de la nature à l'homme de la culture
Au début de son histoire, l'homme est intimment
attaché à
la nature. Par la suite, il s'en sépare de plus en plus. Cet
éloignement peut être perçu de deux façons différentes et opposées.
Soit qu'il s'accompagne du malheur de l'homme, soit, au contraire, de
son bonheur.
a)
Eloignement de la nature et du bonheur.
Hérodote
opposait la complexité de Héllènes à l'existence simpliste des
barbares. Il pensait que par leur mode de vie ces derniers étaient plus
heureux que les peuples raffinés. Les romains rêvaient également à la
perfection des peuples vivant à l'écart de leur civilisation. Les
XVI et XVII siècles cultivaient une image paradisiaque de la nature. Il
faut dire que cette image était bien entretenue par les récits
contenant les découvertes des nouvelles contrées. Enfin la vague
littéraire des "bons sauvages" va apparaître, de Montaigne à Rousseau
en passant par La Fontaine, on s'enivre de la beauté et de la bonté de
la nature; "ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvage les
fruits que la nature, de soi et de son progrès ordinaire a produit,
tandis que à la vérité ce sont ceux que nous avons altérés par notre
artifice, et détourné de l'ordre commun, que nous devrions appeler
plutôt sauvages: en ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et
plus utiles et naturelles vertus et propriétés" 4
( Montaigne). Mais bientôt un contre-courant và naître en
opposition à ces visions idéalistes de la nature.
b)
Eloignement de la nature et du malheur.
Hobbes
est le premier à décrire le monde de la nature sous un aspect
pessimiste et négatif. Kant opte aussi pour cette opinion: " l'état de
la nature est plutôt un état de la guerre; car bien que n'y soit pas
toujours présent l'éclat des hostilités, il y en a toutefois une menace
continuelle".5 Karl
Bücher a éclairé les derniers idéalistes du mythe des bons sauvages et
a affirmé combien ceux-ci sont infiniment égoistes, voleurs, fainéants,
cruels avec leurs semblables. Engels appuyait une telle vue lorsqu'il
disait, se basant sur les observations faites par Morgan chez les
iroquois; " la guerre régnait de tribu à tribu et la guerre était menée
avec la cruauté qui distingue les hommes des autres animaux et fut
seulement tempérée plus tard par l'intérêt". Herder et Kant transposent
l'opposition nature-culture au niveau du problème de la liberté
humaine. Selon eux, la domination de la nature par l'homme, les
distances que l'on prend vis-à-vis d'elle grâce aux activités
culturelles est un processus jouant en faveur de la liberté humaine.
Dans ce sens, Hegel considère l'homme primitif, qui était en rapport
étroit avec la nature, comme pouvant être caractérisé par un état de
"non-liberté". Il considère également que l'évolution culturelle est un
progrès dans la conscience de la liberté". Ces
philosophes
estiment que la culture est l'issue de la nature, l'homme, suite à son
évolution culturelle, devient souverain de la nature. Claude
Levi-Strauss à montré que l'homme s'éloigne de la nature même au niveau
du domaine de la reproduction pourtant considéré comme étant très
influencé par la nature.
3-
Déterminisme au niveau de la dualité nature-culture.
Au niveau de l'homme, on doit admettre
l'existence
d'une grand distinction entre le culturel et le naturel. Le
déterminisme biologique n'existe pas au niveau d ela théorie
culturelle. L'homme est le principal déterminant de sa culture. " Entre
les hommes et le milieu naturel, précise L.Febvre, il y a l'idée, il y
a toujours l'idée qui se glisse et s'interpose. Pas de faits humains
qui ne soient des faits bruts. Jamais les faits naturels d'autre part
n'exerce sur la vie des hommes une action purement mécanique, aveugle
et empreinte de fatalité".6. D'autre
part Boas rejette également le déterminisme du milieu sur lka culture:
" Nous pouvons nous attendre à découvrir une influence du milieu sur la
culture, mais le fait que différentes formes culturelles apparaissent à
différentes périodes dans le même milieuindique suffisamment que le
milieu seul ne détermine pas des formes culturelles spécifiques"7
et "l'influence du milieu (sur la culture) est limité aux modifications
causées dans les formes culturelles préexistantes. La direction que
prend le stimulus dépend des facteurs culturels".8. On
peut donc dire que, par suite de son évolution culturelle, l'homme
possède en quelque sorte, un degré de liberté de plus que les autres
espèces vivantes. Bien sûr, il ne peut échapper au déterminisme que lui
impose son " instance naturelle"
B)
Situation de l'animal par rapport à la nature
Le mot nature est souvent utilisé lorsque l'on
parle de
l'animal domestique pour caractériser l'élément manquant à cet être
pour qu'il puisse être accepté comme étant heureux. Mais un tel
jugement est-il fondé? Le problème est vraiment très complexe car
finalement un tel raisonnement concernant l'animal est toujours fait
par une conscience extérieure se voulant autre que l'animal, l'homme.
La subjectivité et l'antropomorphisme viendront, par la force des
choses, interférer sur une réflexion abordant la situation de l'animal
dans la nature, même si l'objectivité est posée comme garde-fou. Une
manière de procéder afin d'éviter une prise de position trop
arbitraire, qui ne permettrait aucune approche valable et constructive
de la question, est peut-être d'envisager la chose à partir de deux
positions initiales opposées et non compatibles. La confrontation du
développement des ces deux hypothèses conduisant à une conclusion
la plus objective possible. La
nature étant tout ce qui s'oppose à une forme de culture, on peut
considérer les deux positions suivantes: ou bien l'animal ne peut être
capable de maîtrise volontaire et construite sur son entourage, ou bien
alors, il existe chez lui une forme de culture.
1- L'animal
incapable de culture.
La nature est donc envisagée en opposition à la
culture,
à ce qui particularise l'homme dans l'ensemble des éléments de la
sphère terrestre. Elle désigne tout ce qui n'est pas sous l'emprise de
l'homme, ce qui échappe à sa contrainte. L'histoire de notre planète
reste jusqu'à l'apparition de l'homme celle de la nature. Au fur et à
mesure de son évolution l'homme échappe à l'histoire de la nature
primitive en ce sens que son histoire devient de plus en plus le fait
de sa propre activité. Sa créativité, ses connaissances, son
intelligence, lui donne les possibilités de se libérer de la nature, du
reste de son entourage. L'animal domestique est bien sûr un des
résultats de ce renversement du rapport homme- environnement en faveur
de l'élément humain. On voit donc que l'histoire de la nature a
influencé l'histoire de l'homme avant d'être englobée par cette
dernière. La notion de nature est de moins en moins envisageable dans
un milieu évoluant en faveur de l'homme. En effet, se définissant en
opposition au culturel, on voit se restreindre avec l'envahissement de
ce dernier. Ce point de vue étant élaboré à partir du niveau humain. La
nature c'est pourrait-on dire, l'ensemble des facteurs constitutifs de
la sphère terrestre en évolution, alors qu'aucun d'entre eux n'a
d'influence prépondérante sur celle-ci et que tous sont influencés par
l'ensemble des autres. L'homme étant d'abord partie intégrée de la
nature et donc nature. C'est seulement par la suite qu'il développe des
possibilités d'évolution culturelle le libérant de la dictature de la
nature. L'animal de production suit le même chemin que la nature sous
l'influence humaine; il devient déterminé uniquement par l'action de
l'homme. ( L'animal domestique n'est pas l'animal sauvage qui se
caractérise par une absence de contraintes humaines. Mais l'animal
suavage est défini par rapport à l'homme et non en fonction de
lui-même, de son évolution.) Si l'on désire porter un jugement sur la
situation de l'animal par rapport à la nature, il faut considérer
l'animal dans l'ensemble des événements de son entourage et non plus
comme un élément dans l'environnement de l'homme. En
quelque sorte on déplace le centre de réflexion d el'homme sur
l'animal. Si l'on considère l'évolution de l'animal en tenant compte de
cette remarque, il est plus facile d'éviter le piège de
l'anthropomorphisme. En procédant de la sorte, il semble
difficile
d'envisager autre chose que la nature en se plaçant au niveau de
l'animal, même s'il est considéré dans le cadre des mécanismes de
production mis en oeuvre par l'homme. Dans aucun cas l'animal n'utilise
d'outils pour modifier son environnement ( nous parlons des
animaux soumis à la domestication ) . Il subit l'influence de
l'extérieur - de plus en plus limité à l'élément humain - et s'adapte
plus ou moins bien aux conditions rencontrées. Tandis que l'homme
adapte son milieu, l'animal quant à lui s'adapte à son milieu. L'évolution
de l'animal se fait toujours en restant dans la nature bien que
celle-ci devienne " contre-nature" si elle est abordée d'un point de
vue de l'homme s'opposant à la nature par sa capacité de la modifier et
de s'en extraire. Donc, si l'on s eplace au niveau de l'animal
domestique, son état actuel est simplement une autre forme de nature.
Cet animal étant de plus en plus influencé par l'élément homme de son
environnement et de moins en moins par les autres éléments. Suite
à
cela, on peut admettre que la comparaison de l'animal domestique à
l'animal sauvage pour définir sa normalité conduit à l'erreur. En effet
ce serait accepter l'approche idéaliste du concept et négliger ce
phénomène fondamental qu'est l'évolution.
2- Une
culture est-elle possible chez l'animal ?
La culture est un système de significations
symboliques
qui assure à l'homme son orientation avec la réalité ( c'est-à-dire
avec son environnement naturel, dans ses relations avec ses congénères
et avec lui-même). Dans cette orientation au moins deux aspects
profondément liés peuvent être distingués; à savoir l'aspect cognitif (
la façon dont l'homme voit la réalité, réalité telle qu'il
pense
qu'elle est) et l'aspect évaluatif ( la façon dont l'homme accorde des
valeurs à la réalité). "Ce système de significations est le
sédiment
de l'histoire de nombreuses générations. dans cette enculturation,
chaque génération reprend le monde vécu de la précédente mais
l'interprète à sa propre manière, y ajoute, abandonne des éléments,
développe certaines données....La culture humaine est en continuelle
transition". ( J.Tennekes, Anthropology relativism and méthod, van
Gorkum assen 1971, p.61 traduit de l'anglais). Au niveau de
l'animal, il faut toutefois admettre qu'il n' y a pas une prise en
compte d'une histoire des générations précédentes et encore moins une
interprétation personelle de celle-ci. Bien sûr, certains éléments du
comportement appris peuvent passer aux générations suivantes. Là, ils
réapparaissent sous forme de comportement inné ou bien ils vont
constituer un ensemble d'informations consistant en une mémoire de
l'espèce. Mais
s'il y a transmission de connaissances cela ne se fait consciemment que
de la génération parentale à la progéniture, l'intervalle étant d'une
seule génération. Jamais à l'expérience d'ancêtres lointains ne leur
sera transmise directement sous forme de comportement appris ( encore
une fois dans le cadre de la domestication). Celui-ci n'apparaitra pas
en tant que tel chez le jeune animal mais il aura subit une intégration
dans l'ensemble des comportements innés ou dans la mémoire de l'espèce.
Dès lors, il ne sera plus un comportement acquis par la confrontation
de l'animal avec l'expérience de ses ancêtres mais un comportement
appris reposant sur une mémoire de l'espèce qui ne montre pas ce
phénomène de confrontation. L'information reçue n'est pas un
comportement inné mais une base sur laquelle va reposer un comportement
appris. Ce dernier n'est pas une réaction élaborée en réponse à une
action extérieure étant tout à fait nouvelle à l'individu et à l'espèce
( comportement de l'animal face à une clotûre électrique par exemple).
Ce comportement, relevant néanmoins de l'apprentissage, concerne une
situation qui, bien qu'étant nouvelle à l'individu, à déjà été
rencontrée par l'espèce ( comportement de suivre chez certains jeunes
animaux). Cependant la confrontation n'a pas lieu entre le jeune animal
et la mémoire de l'espèce mais entre celui-ci et l'élément parental. Cette
mémoire de l'espèce n'est pas perçue, n'est pas comprise en tant que
telle. C'est uniquement une prédisposition à apprendre un comportement
à un instant donné. Des informations doivent venir de l'extérieur pour
que les potentialités d'apprentissage du jeune s'expriment
correctement. Le jeune animal apprend un comportement et ses
potentialités d'apprentissage sont intrinsèques à l'espèce. Il y a donc
un lien au passé mais pas une confrontation de l'individu à
l'expérience de l''espèce. Dans l'exemple du comportement de suivre
chez l'oie, on peut voir que le jeune animal apprend ce type de
comportement à une période spécifique mais que l'élément extérieur ne
doit pas nécessairement être une oie pour qu'il ait lieu. Il n'y a donc
pas une véritable confrontation avec l'expérience de l'espèce car dans
ce cas seule une oie aurait une valeur pour l'apprentissage. Seule une
prédisposition a effectuer un type de comportement relie l'animal à son
passé. cette mémoire de l'espèce et les comportements innés constituent
l'instinct. Peut-être pourrait-on voir dans cette mémoire de
l'espèce un rudiment de culture mais il faut bien admettre que l'on n'y
retrouve pas ce phénomène d'interprétation de l'histoire des
générations précédentes dont parlait Tennekes. Ces considérations
tendent à montrer que l'animal n'a de contacts actifs avec son
passé que par l'intermédiaire des messages transmis par ses parents. Il
ne peut donc avoir conscience de l'existence d'une histoire de son
espèce puisque sa perception rétrograde du temps se limite à la
génération immédiatement précédente. L'animal peut échapper
momentanément à l'effet d'un élément de la nature ( fuite face à un
prédateur, choix d'un meilleur environnement) mais ne s'extrait pas de
celle-ci. Il n' améliore pas son milieu afin de le rendre moins
hostile, il recherche les conditions les plus adéquates mais ne les
construit pas à l'aide d'outils. ( Bien, que certaines espèce dont des
primates peuvent s'aider d'outils pour atteindre un but particulier). Après
avoir essayé de montrer que l'animal ne posséde pas une emprise
construite et volontaire qui lui permettrait de s'extraire des
servitudes et des contraintes de son environnement, nous pouvons dire
que son environnement reste pour lui d'ordre naturel, au sens où
naturel est tout ce qui est en dehors de l'influence d'une culture.
L'animal est donc toujours dans des conditions de nature même si la
contrainte extérieure est limitée à l'action humaine. L'homme
est
responsable de l'état actuel de l'animal domestique. C'est au niveau de
cette responsabilité que se posent des problèmes de limitation dans
l'influence qu'il exerce sur le devenir d'espèces autres que la sienne.
Moralement, il est toujours très difficile d s'approprier le droit de
vie sur un être vivant. Et ceci est d'autant plus vrai à mesure que
l'espèce asservie est proche de l'homme. Mais l'homme arrive-t-il
toujours à controler sa propre évolution ? Sa culture ne l'a-t-elle pas
conduit vers une autre nature? L'avancée de sa civilisation est-elle
commandée pas sa volonté, par le développement de son espèce, ou bien
est-elle la réponse à une technologie ayant pris le mors aux dents? En
effet l'homme est-il encore maître de ses sciences et techniques, de
ses progrès, ceux-ci ne viennent-ils pas l'asservir de plus en plus?
3 . Domestication
" La domestication est un des aspects de la
transformation
de la nature par l'homme en fonction de ses finalités spécifiques ou
individuelles propres"1.
Elle s'inscrit initialement dans le processus général de l'association
de certaines espèces animales et végétales avec l'homme. Cela suppose
que ce dernier découvre des moyens propres à dominer la biologie
nutritionelle, la biologie de la reproduction et le comportement des
espèces envisagées. Ainsi s'instaure une possibilité de contrôle
continu de certains facteurs évolutifs. Cependant, il ne faut pas
oublier que, fondamentalement, la domestication implique des rapports
particuliers entre l'homme et l'animal. La relation homme-animal varie
suivant les milieux, les religions, et évolue au cours des temps. La
domestication se fait d'abord en fonction des besoins de l'homme. Mais,
actuellement, ne pourrait-on pas dire qu'elle se fait en réponse à la
demande de la production.
A)
Définition de l'animal domestique
Il est bien difficile de définir de façon précise et absolue
la
notion de domestication. Les multiples propositions énoncées par divers
auteurs sont là pour souligner ce fait. J-C Ruwet définit un animal
domestique ( Ann. Med.Vet 1977,121,97-101) comme " un animal qui vit au
contact de l'homme, dans son domaine ou sa maison, qui dépend de lui
pour l'essentiel de sa nourriture, lui fournit un travail ou des
produits et qui a été tellement modifié par ce compagnonnage et les
interrelations au fil des siècles et des millénaires que sa forme
domestique se distingue finalement de sa souche ou du prototype sauvage
parfois disparu". F.B. Hale ( The behaviour of domestic
Animals,
édité par ESE Hafe, 2ed, W &W, Baltimore, 1962) considère la
domestication comme étant: " la condition où la reproduction,
les
soins et l'alimentation des animaux sont plus ou moins contrôlés." J-C
Ratner et R.Boice ( The bahaviour of the domestic animals édité par ESE
Nafez, 3ième ed, Baillière Tindall, Londres 1975) définissent la
domestication comme étant : " le fait par lequel l'homme soustrait un
organisme à l'empire de la sélection naturelle sur les générations
successives; les modifications qui en résultent sont d'abord le
résultat de la captivité et à long terme des changements du génotype." Thevenin
( L'origine des animaux domestiques, coll que sais-je? 2ième éd paris
1960) caractérise également l'animal domestique de façon intéressante:
" un animal domestique serait alors celui qui, élevé de génération en
génération sous la surveillance de l'homme, a évolué de façon à
constituer une espèce, ou pour le moins une race, différente de la
forme sauvage dont il est issu." Il est donc manifeste que, l'animal
domestique entre dans une logique de l'évolution où les facteurs de
sélection se limitent de plus en plus à l'emprise contraignante du
règne humain en dehors de toute autre influence.
B) Etapes de la
domestication de l'animal.
L'origine de la domestication se situe à l'époque
néolithique
(il y a environ 10000 ans). Toutefois, les premières tentatives visant
à domestiquer l'animal aurait eu lieu à la fin du pleistocène ( il y a
environ 14-16000 ans). Ce phénomène s'effectue en même temps que
l'homme devient sédentaire et abandonne sa vie de nomade. L'animal
devient alors un produit alimentaire en même temps qu'un outil de
travail. Il est néanmoins probable qu'avant toute domestication, chaque
tribu ait eu ses animaux familiers. Ceux-ci s'inscrivant plus dans le
cadre d'une pratique religieuse que dans un projet économique. Mais il
est certain que la domestication en tant que telle n'a pu se développer
que dans des sociétés faisant de l'animal un maillon des chaînes de
productivité alimentaire. Pour exposer le processus de domestication,
on se basera sur la séquence proposée par F.E. Zeuner: -
contacts sporadiques avec l'homme; reproduction libre. -
contacts plus étroits; reproduction en captivité. -
élevage organisé par l'homme en vue de l'obtention de certaines
caractéristiques; croisements occasionnels avec des individus sauvages. -
élevage complétement contrôlé par l'homme et sélection systématique des
caractères exploitables. -
éloignement ou disparition des ancêtres sauvages ( certaines espèces,
poules par exemple, existent uniquement à l'état domestique, soit
parceque la souche sauvage est éteinte, soit parcequ'une nouvelle
espèce a été créée par la domestication). - symbiose avec
l'homme ou parasitisme de sa part.
C) Environnement et domestication.
Dans les conditions sauvages, les sociétés animales
présentent
généralement une hiérarchisation stricte. C'est au sein de cette
structuration des rapports entre les membres du groupe que se
développent les jeunes sujets. Ceux-ci possèdent des capacités
d'apprentissage ne pouvant s'exprimer que lors des périodes spécifiques
dites de sensibilité. Cet apprentissage se faisant par "imprégnation"
fut utilisé par l'homme du néanderthalien pour établie une relation de
subordination dominance avec les animaux qu'il désirait domestiquer. On
voit donc toute l'importance de l'environnement racial. En général,
toute modification de l'environnement a des effets néfastes sur le
maintien de la fécondité et limite le nombre d'espèces susceptibles
d'être domestiquées.
D) Domestication et évolution des
espèces. "
L' évolution des plantes et des animaux domestiques diffère de celle
des forces sauvages, principalement en ce que la sélection artificielle
y remplace la naturelle. Au lieu de s'exercer sur des traits qui
favorisent la survivance et la reproduction dans la nature, la pression
sélective porte sur ceux qui sont utile au propriétaire ou à l' éleveur
(T.Dobzhansky)"2. L'évolution des espèces devient donc
progressivement le résultat unique de la contrainte humaine.
Initialement, les animaux évoluaient en corrélation avec les mouvements
de tous les autres facteurs de leur environnement.. L'homme n'étant
qu'un facteur bien particulier de celui-ci. Puis, progressivement, les
hommes ont apporté des modifications au milieu dans lequel vivait
l'animal, ils ontchangé ses conditions de survie. Mais cela a commencé
il y a bien longtemps. En effet les Mésopotamiens du IV millénaire
avant notre ère induisaient l'éjection du lait chez les vaches par
stimulation du col utérin ou des mamelles. On peut voir là une première
étape vers la traite en musique qui améliore les rendements laitiers.
De même, on sait depuis toujours que le fait d'enlever les oeufs d'un
oiseau au fur et à mesure de la ponte s'accompagne d'un accroisement du
nombre total d'oeufs émis. Mais l'homme ne veut pas s'arrêter
à ce
stade, il estime que la production animale peut être encore plus
rentable. Il va donc modifier le milieu de façon tout à fait sauvage,
tous les équilibres, que ce soit au niveau de la production (
fécondation artificielle), du climat, de la luminosité ou encore au
niveau social ( rassemblement d'individus de même espèce mais de
souches différentes) et éthologique en général, seront perturbés.
Enfin, on peut dire que l'homme intervient à tous les niveaux de la
conception et du développement de l'animal. Ce phénomène, qui peut
apparaître comme une violation du déterminisme évolutif propre à
l'espèce animale, constitue en fait une suite logique de l'évolution de
l'animal domestique au sein d'un milieu terrestre où l'homme devient un
facteur d'influence de plus en plus déterminant et exclusif. Les
conditions particulières dans lesquelles se trouve l'animal d'élevage
font apparaître de nouvelles organisations de schémas comportementaux.
On trouve, par exemple, de nouvelles méthodes pour satisfaire
les
comportements alimentaires et dipsiques, l'assimilation de certains
éléments du milieu à un stimulus déclenchant une action particulière,
le bruit de la machine à traire induisant la descente du lait chez la
vache laitière. Cependant, il existe chez les animaux vivant
dans
les conditions d'élévage actuelles de nombreux troubles comportementaux
et ainsi que de multiples états de stress. Ceci résultant d'une
accélération trop importante des processus de sélection naturelle par
les actions humaines. La condition actuelle de l'animal domestique dans
les exploitations de type intensif s'inscrit donc dans une suite
logique d'une évolution étant le sort de toute espèce vivante. Mais il
y a rupture au sein de cette suite et celle-ci se situe au niveau
temporel, c'est-à-dire que les conditions d'évolution
imposées
par les mécanismes de production humaine changent trop rapidement
par rapport aux capacités d'évolution propres de l'animal. On pourrait
dire qu'il y a un décalage temporel entre ces deux phénomènes.
E)
Animal domestique et animal sauvage.
L'animal domestique est devenu tout à fait différent de
l'espèce
sauvage qui lui a donné naissance. Ces deux types d'animaux
ne
sont communs que par leur origine. A partir de ce point commun l'animal
souche a évolué suivant deux voies. Une branche de cette souche s'est
développée au contact de l'homme et de plus en plus sous sa contrainte,
comme cela a été vu précédemment. L'autre chemin suivi est complétement
en dehors de l'influence de l'homme quant à la conception et au
développement de l'animal. Au niveau de la survie, il faut
toutefois
inclure l'homme commes étant prédateur possible par certaines de ses
actions ( pollutions, chasse). Cet animal se développe donc dans des
conditions naturelles, au sens initial du terme; sans influence
intégrant l'animal dans le sillage de l'évolution humaine. Il
existe donc des différences fondamentales entre l'animal domestique et
l'animal sauvage. F.E. Zeuner renseigne les suivantes: -
Chez l'animal domestique, les critères de sélection sont uniquement
fonction des caractères phénotypiques choisis par l'homme tandis que la
situation naturelle tient compte de la totalité des caractères
phénotypiques dans leurs rapports avec l'ensemble des facteurs
environnementaux. - Les différents processus de compétition
existant
pour les espèces sauvages sont totalement absents, ou très rares au
niveau de l'animal domestique. - Les caractéristiques
extérieures de
l'animal; couleur du pelage, morphologie, anatomie, se modifient et se
diversifient. Pour l'animal domestique, elles n'ont plus de
signification dans l'environnement imposé par l'homme. De plus, les
capacités de courses sont fortement hypothéquées du fait de l'absence
de prédateur à fuir ou à cause de l'état d'embonpoint atteint par ces
bêtes. - Les organes des sens peuvent dégénérer, les
expressions
posturales peuvent devenir impossibles par suite d'une immobilité des
structures anatomiques qu'elles impliquent. - Le temps vital
se dérègle ( l'animal ne vit plus autant de temps mais jusqu'à un
certain nombre de kilos). Il
faut également indiquer que toutes les souches sauvages n'ont pas la
même susceptibilité à évoluer suivant la voie de la domestication. les
lignées de chat, par exemple, sont plus difficiles à isoler du fait de
la structure sociale de l'animal. Le couple formé est très instable et
en dehors de la saison de reproduction les mâles et les femelles ne se
rencontrent pas. Le chat étant un animal solitaire par nature.
F)
Normalité dans le phénomène de domestication.
La voie de la domestication étant un des chemins logiques de
l'évolution, on peut prétendre que ce phénomène soit normal même à
notre époque. Cependant, comme nous l'avons déjà remarqué précédemment,
il y a quelque part dans le processus un déséquilibre responsable de la
régresion d normal, sain, vers l'état pathologique. Ce déséquilibre
résulte d'un écart entre les possibilités de survie imposées par
l'homme et les capacités de l'animal à s'adapter à celles-ci. La
domestication implique une corrélation au niveau de l'évolution des
rapports homme-animaux, même si cela s'inscrit dans le sens d'une
domination de l'un de ces termes ( l'animal) par l'autre. L'écart
observé actuellement pourrait être la cause d'une trop grande vitesse
de changement dans les possibilités de survie imposées à l'animal par
les systèmes de production humains. Les capacités d'évolution de
l'animal ne peuvent répondre avec la même vitesse que la demande. ( On
pourrait également prévoir un écart entre les capacités d'adaptation de
l'homme et son milieu qui se construit par le fait d la réaction en
chaîne de la technologie. L'homme retourne alors dans des conditions
analogues à celles qu'il connaissait à son origine, a savoir qu'il
était dominé par ce qui lui était extérieur et non soumis à sa volonté
et à son intelligence...) Les relations affectives qui pouvaient
exister entre l'homme et l'animal au départ de la domestication sont
totalement disparue à l'époque actuelle. Notremonde se caractérise par
une production devenant une rélaité de plus en plus exclusive. Jadis,
le paysan était attaché à sa vache, à son cheval ou à sa mule, il lui
donnait d'ailleurs un prénom. En le baptisant, il l'incluait, en
quelque sorte, dans la famille, il en faisait une de ses relations,
c'était le compagnon de son labeur, de sa vie mais aussi un
facteur indispensable à sa survie. De plus le fait que les animaux
vivaient sous le même toit que l'homme rapprochait davantage encore ces
deux espèces vivantes. Et puis les bâtiments destinés à recevoir
uniquement les animaux sont apparus aux côtés de l'habitat humain, les
machines également ont commencé à éloigner l'homme de l'animal. Lorsque
les dimensions de l'élevage furent étendues, l'attachement affectif à
la bête s'est progressivement estompé. Les animaux n'ont plus de
prénom, ce qui des dépersonnifiie et les écarte définitivement d'une
relation étroite et "humaine" avec l'homme. L'accroisement du nombre de
bêtes dans les troupeaux est donc le premier élément de rupture radical
dans la relation affective entre l'homme et l'animal.( La foule n'est-elle pas le lieu où la solitude est la plus grande? La masse l'est-elle pas réductrice de l'individu?) Cet
éloignement s'accroit ensuite de plus en plus avec le développement des
exploitations intensives où c'est le nombre de kilos, le nombre
d'oeufs, la quantité de lait produite qui viennent conditionner le
rapport de l'homme à l'animal. Suite à cela on peut dire que l'animal
cesse d'être vu comme tel dans son rapport à l'homme, il devient
animal-machine. Cependant, ainsi qu'il le fut montré précédemment, il
reste animal-nature dans le rapport à soi-même, le phénomène étant
considéré à son niveau. Mais l'utilisation de substances telles que les
hormones ou de toute action détournant le devenir de l'animal hors des
possibilités que lui procure son instinct dans le milieu imposé, va
faire passer l'animal-nature au niveau d el'animal-machien ( cela étant
considéré au niveau de l'animal). Ce passage à l'animal-machine marque
une seconde rupture radicale dans le processus de domestication. Si
dans la première phase d'extinction de la relation homme-animal,
c'est le niveau affectif de la relation qui est atteint, il n'en
demeure pas moins que l'animal conserve sont "animalité" lorsqu'il est
considéré par l'homme. Cette caractéristique va disparaître du fait de
l'avancée des technologies suivant l'évolution d'une économie qui
impose le critère de rentabilité et en fait l'unique et impérieuse
alternative à atteindre dans une entreprise. Rien ne peut entraver la
marche vers la productivité maximale et surtout pas le sentimentalisme
ou un quelconque humanisme. Les choses sont telles que toute
exploitation n'intensifiant pas ses ressources jusqu'à la limite du
possible est condamnée à la faillite. Cela étant le résultat d'une
logique politique avant d'être économique puis sociale. Si, par
exemple, en aviculture, une exploitation utilise des méthodes
traditionnelles de production où l'espace occupé n'est pas un lieu de
confinement, il estbien évident qu'elle ne pourra cocncurrencer
valablement un autre type d'exploitation utilisant un système d'élévage
en batterie. On voit donc que le phénomène de domestication,
respectant une relation de vivants à vivants entre l'homme et l'animal,
est de plus en plus bafoué pour finalement devenir un phénomène de
transformation d'une matière première en un produit de consommation. La
domestication phénomène normal du point de vue de l'animal, subit une
évolution qui l'amène vers l'anormal et une double possibilité: ou bien
une continuation de la domestication sur la voie du normal, ou bien
alors on aboutit à un phénomène de répression engendrant le
pathologique. La survie de l'animal étant mise en danger par les
actions exercées par l'homme sur l'individu se trouvant dans le milieu
humain, on peut penser que la domestication est sur la voie de la
régression, elle quitte toute possibilité de normalité. C'est à une
telle situation que nous propulse la seconde rupture, c'est-à-dire
l'utilisation d'hormones, d'opérations chirurgicales destinées à éviter
certains comportements anormaux néfastes à la production, ou toute
autre action visant à modifier le déroulement normal de la vie de
l'animal - même si celle-ci est simplement d'ordre biologique-. Cette
vie étant guidée par l'instinct en réaction contre les influences
extérieures. On peut donc dire que l'évolution de l'animal
domestique de production s'inscrit dans une logique de l'évolution
humaine. Ce dernier phénomène conduit, par la "culture", de la
normalité de l'animal-nature, à l'extrême limite du normal avant un
plongeon vers l'animal-machine, vers la "culture" du pathologique.
L'équilibre du rapport des forces en confrontation dans la relation de
l'animal à l'extérieur ayant basculé en faveur de la conduite
totalitaire de l'homme. On peut supposser que la rupture des
possibilités d'adaptation de l'animal à l'environnement proposé par
l'homme marque le début de la régression du phénomène normal de
domestication. Ne peut-on voir apparaître, dans cette contrainte de
plus en plus éprouvante de l'homme sur l'animal, la notion
d'aliénation. L'animal-nature devenant animal-machine et donc autre.
4. Aliénation
Le mot aliénation est utilisé pour désigner des phénomènes et
des états en relation avec une perte d'intégrité d el'individu. Cela sa
faisant au profit de quelqu'un de quelque chose. Mais de mot est-il
toujours employé à bon escient? Son utilisation multiple et arbitraire
ne constitue-t-elle pas un danger pour sa signification? N'y-a-t-il pas
un risque pour lui de devenir un mot vide de sens? Actuellement,
ce mot est principalement utilisé pour une description de la relation
du travailleur avec le produit de son labeur et avec les institutions,
les puissances et les hommes qui en disposent. Il désigne le fait que
le travailleur est dépossédé de la possibilité de propriété sur son
ouvrage au profit d'un autre et est ainsi lésé de la part de
personnalité investie dans la production de son ouvrage. En même temps
qu'il cède à l'autre dans sa condition d'exploité, il devient un autre par une prise de conscience de cette dépersonnalisation.
A)
Exploration du concept d'aliénation
1- L' Ambiguité du mot et du concept.
L'ambiguité du mot aliénation se situe aux niveaux descriptifs;
il existe plusieurs façons d'aborder une description du phénomène. Elle
réside également dans le processus d eprise de conscience qui peut être
le fait d'une classe, d'un groupe dirigeant, de théoriciens. Ces
possibilités d'équivoques se marquent au niveau de la sphère économique
ou sociale mais il faut encore tenir compté de l'extension de
l'utilisation du mot au niveau d'autres sphères. Ainsi peut-il être
envisagé dans le cadre de la description des relations de domination
observables dans la situation de l'ère coloniale ou post-coloniale. La
prise de conscience se fait au niveau d'une identité en tant que
personnalité collective et la conscience ouvrière devient, dans ce
contexte, conscience nationale. On voit que l'on s'éloigne de
l'aliénation en tant que phénomène affectant le travailleur considéré
comme producteur de biens ou de services à caractère économique. Mais
le mot aliénation est encore utilisé pour signifier " que l'autre au
profit de qui on se sent dépouillé prend une figure différente".1 Ce
point de vue est à considérer dans un courant de pensées symptomatiques
de l'époque. La sphère économique et sociale n'est pas le lieu unique
et privilégié pour que naisse un sentiment d'altération de la condition
de l'homme au profit d'un autre. Un tel état de faits faisant
apparaître chez l'homme l'impression d'être autre que ce qu'il lui
semblerait devoir être. Ces possibilités d'aliénation existant en
dehors de la sphère économique et sociale sont responsables de
l'extension de sens du mot aliénation. " Ainsi l'homme peut être
déclaré aliéné au profit d'une figure de Dieu conçue comme un autre qui
prive l'homme de son humanité et le fait autre que soi"2. "
L'homme peut encore être déclaré aliéné au profit de tabousn
d'interdits de caractère moral, ce qui constitue un "autre" idéal. Et
l'on peut dire que l'homme lui-même est fait autre par identification à
cet idéal, par projection de soi dans cet autre. On parlera alors
d'aliénation morale"3. Le mot aliénation est aussi utilisé pour signifier ou plutôt symboliser l'existence d'un malaise dans la civilisation.
2- Analyse d'un complexe sémantique.
a) Le mot français
La signification du mot aliénation, tout au moins avant son utilisation par Rousseau dans Le contrat social,
est assez claire et bien délimitée. Elle appartient principalement à la
langue juridique. Dès le XIII ième siècle, " il signifie la cession, le
don ou la vente de ce que l'on possède à titre de propriété"4. Le
mot est également utilisé au XV siècle dans le sens d'aliénation
d'esprit. Toutefois, ces deux significations restent tout à fait
distinctes du fait des contextes dans lesquels elles sont employées.
Calvin et Montaigne utilisèrent le mot aliénation au sens de rendre
étranger, hostile, au sens de dissociation. On retrouve également ce
point de vue chez des auteurs du XVIII ième siècle. ( Lirebeau: "
mettre l'aliénation à la place de la conscience".) L'aliénation-vente
du sens juridique évolue en manifestant une abstraction croissante de
la relation par rapport aux choses échangées amenant par la sorte des
possibilités d'extension de sens. La
philosophie du contrat
introduit l'aliénation dans le domaine philosophique. La relation de
l'esclave au maître est celle d'un pacte de sujétion, mais si l'on veut
y voir autre chose ne faut-il pas que cette relation soit un pacte
d'association. Hobbes voit dans le contrat un désistement des memebres
d'un groupe en faveur d'un souverain. Les libertés originelles de
chacun sont cédées en échange d'une absence de confrontations
conflictuelles, d'une paix qui serait difficile en cas de conservation
d'une autonomie. Rousseau reprend cette opinioon de Hobbes en faisant
se désister chacun non pas en faveur d'un souverain mais en faveur de
la volonté de tous. "
Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de
l'acte que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet:
en sorte que, bien qu'elles n'aient jamais été formellement énoncées,
elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues;
jusqu'à ce que, le pacte étant violé, chacun rentre alors dans ses
premiers droits et reprenne sa liberté naturelle, en perdant la liberté
conventionnelle pour laquelle il y renonça. Ces clauses bien entendues
se réduisent à une seule, savoir l'aliénation totale de tout associé
avec tous ses droits à toute la communauté; car premièrement, chacun se
donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et la condition
étant égale pour tous, nul n'a d'intérêt de la rendre onéreuse pour
d'autres. De plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est
aussi parfaite qu'elle peut l'être et nul associé n'a plus rien à
réclamer. Car s'il restait quelques droits aux particuliers, comme il
n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le
public, chacun étant en quelque sorte son propre juge, prétendrait
bientôt l'être en tous; l'état de nature subsisterait et l'association
deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine". ( Le contrat social). L'aliénation
apparait donc de façon positive; " chacun en se donnant à tous ne se
donne à personne et gagne l'équivalent de tout ce qu'il perd, puisqu'il
n'y a pas de contractant sur lequel il n'acquière le même droit que
celui qu'il cède. La promotion du concept est considérable; il fait le
passage de l'état de nature à l'état de société".5 Il
y a un processus de perte mais celui-ci est compensé dans l'échange et
peut aboutir à une nouveauté puisque la liberté civile succède à la
liberté sauvage amenant ainsi un progrès pour l'homme. " Ce jeu
affectif de perdre et acquérir marque le passage possible entre les
aspects extérieur de l'échange chose contre chose et la conscience de
soi impliquée dans l'abandon et le renoncement"6.
b) Le français et l'allemand.
Hegel dans ses " principes de la philosophie du droit"
pose une limite à la prolifération de sens affectant le mot aliénation.
Il l'utilise uniquement au niveau de la sphère du droit abstrait. La
notion de volonté est donc introduite dans les rapports avec les choses
et leurs échanges. " La propriété, dont le côté d'existence et
d'extériorité ne se borne plus à une chose, mais contient aussi le
facteur d'une volonté ( par suite étrangère) est établie par le contrat"7. Le
changement de propriété est permis par l'extériorité de la chose et
celle-ci n'est mienne que par le jeu de ma volonté qui se manifeste
dans la possibilité de la séparer de la chose. Si la chose change de
propriétaire et devient, par conséquent, assujettie à une autre volonté
et donc autre, le rapport de ma volonté à cette chose est modifié et
par le fait même ma volonté est autre que celle précédent cet
échange. La volonté de l'autre est par ailleurs la même que la mienne
dans le rapport à la chose puisque le sujet de propriété est le même. "
Je peux me défaire de la propriété ( puisqu'elle est mienne seulement
dans la mesure où j'y mets ma volonté), et abandonner ma chose sans
maître ou la transmettre à la volonté d'autrui, amis seulement dans la
mesure où la chose par nature est extérieure"8. "
Non seulement je peux me défaire de ma propriété comme d'une chose
extérieure mais encore je suis logiquement obliger de l'aliéner en tant
que propriété pour que ma volonté devienne existence objective pour
moi. Mais à ce point ma volonté comme aliénée est du même coup une
autre"9. ( Hegel) Le
contrat ne peut cependnat pas s'étendre à la sphère plitique car; " la
nature de l'état ne consiste pas dans les relations de contrat, qu'il
s'agisse d'un contrat de tous avec tous avec le prince ou le
gouvernement. L'immixtion de ces rapports et de ceux de propriétés
privés dans les rapports politiques a produit les plus graves
confusions dans le droit public et dans la réalité"10. On ne saurait; " transporter les caractères de la propriété privée dans une sphère qui est d'une autre nature et plus élevée"11. La
limitation de principe de l'aliénation-contrat réside dans le fait; "
que son lien aux choses possédées interdit qu'on transfère indûment
dans l'ordre de la "moralité subjective" ou dans celui de l'éthique de
la communauté"12. L'extériorisation
de la volonté envisagée au niveau de la propriété est un thème
provenant de la théologie. " Comment Dieu s'extériorise-t-il dans un
être autre. Ce devenir autre est-il un abaissement, une diminution?"13.
Mais ces questions " sont caractéristiques de la gnose plutôt que
de la théologie chrétienne; elles veulent désigner un "savoir" (gnôsis)
de l'origine radicale et du passage du Même à l'Autre"14. La négativité de l'aliénation-extériorisation repose sur une séparation avec soi-même, sur une opposition à soi-même.
c) De Hegel à Marx.
La négativité dans la conception Hégelienne de
l'aliénation se situe au niveau d'une réconciliation de l'être avec
lui-même après sa rupture. Mais Hegel à également utilisé le
mot aliénation pour décrire la scission avec soi-même comme étant
caractéristique d'une "conscience malheureuse". On peut ainsi
distinguer l'aliénation-extériorisation, reposant sur le caractère
intelligible de ce qui existe et l'aliénation- étrangéité qui "
appliquée à la conscience religieuse des hommes, en exprime le malheur
donc l'irrationalité"15.
L'aliénation-malheur désignant la perte de soi dans un autre fournit la
base de la critique de l'aliénation religieuse où Dieu est cet autre
sous lequel notre conscience nous écrase. En désignant une "
déperdition de l'homme par le moyen d'un déssaisissement de l'être"16,
l'aliénation-malheur est donc opposée à l'aliénation-contrat qui
désigne " une promotion de l'homme par le moyen d'un déssaisissement
d'avoir"17.
Ces deux conditions du déssaisissement sont à la base de l'ambiguité
actuelle de la notion d'aliénation. " L'aliénation-extériorisation de
l'absolu, l'aliénation-vente des propriétaires contractants,
l'aliénation-contrat de la théorie politique et
l'aliénation-déperdition de la conscience malheureuse sont désormais
susceptibles d'empiéter l'une sur l'autre, d'échanger leurs rôles, de
se déguiser l'une dans l'autre, dans une sorte de ballet sémantique,
dont l'histoire des idées et des mots offre peu d'exemples comparables"18. Mais
le mot se gonfle encore des apports de Feuerbach et de Marx. Feuerbach
décrit la nature humaine en deux natures distinctes; l'individu et
l'essence humaine. Et cela en considérant que " les déterminations de
l'essence divine sont des déterminations de l'essence humaine déliées
des bornes de l'individu"19.
La nature humaine est donc divisée en lui distinguant un caractère
divin et un autre humain ( l'individu). On retrouve également
l'aliénation-déperdition de Hegel chez Feuerbach; " ce qui fait le
positif de l'être divin est emprunté à la nature de l'homme, et l'homme
en est dépouillé, l'aliénation est le processus par lequel l'homme est
appauvri de ce dont l'essence divine est enrichie"20. Selon
Feuerbach, toute théorie concernant l'aliénation est nécessairement une
anthropologie philosophique puisque l'on travaille au niveau des
essences et "d'un renversement de l'être propre en être autre, un
devenir objet du sujet, un devenir autre du même"21. L'aliénation de l'essence humaine devient, dans ce contexte, symétrique de l'aliénation divine. Marx
considère que l'aliénation de l'homme est d'abord l'aliénation de la
conscience de soi. Pour traiter de l'aliénation économique dans une
société où les rapports et les échanges sont régis par l'économie, le
philosophe allemand utilise le concept de "travail aliéné" qui signifie
que "l'ouvrier devient une marchandise d'autant plus vile qu'il crée
plus de marchandises. La dépréciation du monde des hommes augmente en
raison directe de la mise en valeur du monde des choses". "Plus
l'ouvrier produit d'objets, moins il peut posséder et plus il tombe
sous la domination de son produit, le capital". "L'argent, c'est
l'essence séparée de l'homme, et cette essence étrangère le domine" . (
" L'argent" in Economie politique et philosophique, Oeuvres
philosophiques t.VI.) "Finalement, le travail aliéné rend étranger à
l'homme la nature, lui-même, l'autre homme << la vie générique et
la vie individuelle>>"22. L'anthropologie
philosophique vue chez Feuerbach se retrouve chez le jeune Marx où la
production de l'objet, le travail, est toujours activité du sujet.
Cependant cette notion ne se retrouve plus dans Le Capital où
l'individu, le sujet, se voit remplacé par l'unité sociale. On est donc
dans le domaine de la théorie sociale plus que dans le genre de
l'anthropologie philosophique. Le concept d'aliénation peut donc
être utilisé dans le sens de l'aliénation-déperdition de Feuerbach et
du jeune Marx. Il peut également désigner l'aliénation-vente qui
s'expanse jusqu'à l'aliénation-contrat de Rousseau, mais qui ne peut
toutefois étendre le concept de contrat au domaine politique. Enfin le
passage du déssaisissement d'avoir au déssaisissement d'être est
acceptable si l'élaboration d'une théorie de la possession, de
l'appropriation en tant que déperdition est possible.
B)
Aliénation et exploitation de l'animal.
L'homme est de plus en plus libre vis-à-vis de la nature
primitive. Il a le pouvoir de la modifier suivant sa volonté et cette
action modificatrice n'épargne pas l'animal. On assiste au fil des
siècle à une transformation de l'animal-nature en un animal-machine, un
outil de production destiné à remplir sa fonction de rentabilité, à
être intégré dans notre société industrialiste. Cette observation étant
faite en considérant l'histoire de l'élaboration du processus de
domestication. Suite à une telle remarque on pourrait supposer que le
comportement de l'homme envers l'animal est négatif. La conscience
manichéenne y verrait le mal. Dans ce sens de la négativité, il serait
tentant de voir apparaître le phénomène de l'aliénation-déperdition en
conséquence à ce déterminisme exercé par l'homme sur la vie de l'animal. Mais ne serait-ce pas là faire un usage abusif et inconsidéré du concept? Bien
sûr en se limitant à la comparaison de l'animal souche et de l'animal
qui lui fera suite dans le processus de domestication, on constate que
l'un est bien différent de l'autre. Il y a rupture entre l'image
idéalisée que l'on se faisait de la vie de l'animal et la vision
actuelle que nous offrent les conditions dans lesquelles se trouve
l'animal domestique. C'est à ce niveau que l'on voudrait voir le
phénomène d'aliénation. N'est-ce pas l'homme qui est responsable de
l'état des animaux domestiques? La survie de ces derniers étant
entièrement déterminé par la structure de la production humaine. On
doit donc admettre que l'animal ne s'appartient pas, ce n'est pas sa
volonté qui décide de sa conduite mais c'est l'ensemble de ses
interrelations avec l'extérieur. Le déterminisme extérieur étant de
beaucoup prépondérant à son déterminisme spécifique. Mais ce type de
relation est-il nouveau pour l'animal ? L'environnement primitif de
l'animal change au cours des temps pour devenir uniquement le fait des
besoins et désirs de l'homme. Cependant, le rapport de l'animal à
l'extérieur reste semblable depuis toujours; il a la forme d'une
incapacité de maîtrise élaborée sur son milieu, une impuissance face à
l'action d'un environnement devenant presque uniquement le fait de
l'homme. Dès lors, s'il est permis de parler d'aliénation pour désigner
l'état actuel de l'animal domestique, il faut également considérer ce
phénomène dans le cadre de la relation de l'animal avec son
environnement en dehors de toute action humaine, c'est-à-dire dans le
contexte de la nature primitive. On peut donc écrire, et cela découe
également des chapitres précédents, que l'animal-machine d enotre
époque est un autre animal-nature tant que le processus de
domestication reste dans le cadre normal. Au-delà de cette situation,
lorsque l'intervention humaine vise l'individu animal dans son contexte
d'exploitation avant d'agir sur l'espèce ou la race, dans la
perspective d'un mode d'exploitation, l'animal quitte l'état de nature.
Cela étant considéré de son niveau. L'animal perçoit une contrainte
nocive à sa survie. L'état d'animal-machine l'affecte. Ce résultat,
fruit de l'influence astreignante de l'homme, pose le problème de
l'aliénation. L'animal percevant un effet négatif qui découle de son
exploitation par l'homme. Mais cet animal-machien est-il réellement
atteint d'aliénation?
1- L' animal dans le champ de l'aliénation.
Jusqu'à présent, dans ce chapitre nous avons amployé le
mot aliénation pour exprimer notre désaccord avec l'état actuel de
l'animal domestique. Il désigne en quelque sorte un sentiment de
malaise. Nous retrouvons l'ambiguité du terme semblant si bien
caractériser l'incertitude face à l'existence qui accompagne notre
époque. Mais peut-on continuer à parler d'aliénation dans le
phénomène de domestication tout en respectant les nécessités de
limitation de sens du concept ? Il est clair que nous devons aborder
cette question en nous dirigeant sur le chemin de
l'aliénation-déperdition, vers la négativité du concept.
L'appropriation par l'homme du déterminisme de la vie de l'animal en
vue de tirer un profit de ce dernier ou de ses productions, ne peut
être comprise comme étant un acte aliénant que dans la mesure où
l'animal fabrique l'élément qui sera bénéfique à l'exploitant au lieu
de l'être à lui-même. En se tenant à cette opinion, il est donc facile
d'admettre que l'aliénation n'est pas envisageable pour les animaux
vivant à l'engraissement dans le sélevages intensifs. Le produit
bénéfique à l'homme étant l'animal lui-même... Mais le moins que
l'on puisse dire, c'est que, s'il n'y a pas aliénation, l'appropriation
de l'animal par l'homme est très nette. L'animal n'est que le produit
de rentabilité dans l'économie de la civilisation humaine. Toujours
en se situant suivant cette vue de l'aliénation, il peut sembler plus
difficile de trancher la question lorsqu'elle est envisagée dans le cas
où l'animal n'est bénéfique que par l'intermédiaire de sa "production". Dans
le cadre des exploitations laitières ou de la ponte des oeufs par
exemple. Il y a quelque chose d'interposé entre l'homme et l'animal; le
résultat d'une activité. L'animal est à l'origine de l'apparition de amrchandises. Mais y-a-t-il pour autant aliénation? Il
serait vraiment tentant de voir là un travail. Mais, je ne pense pas
que ce soit le cas parceque l'animal ne manifeste, en fin de compte,
qu'une intensification de ses possibilités physiologiques et
biologiques en général. Celles-ci étant accrues jusqu'au stade du
pathologique. L'animal ne fabrique pas du lait ou des oeufs, ces deux
produits sont des éléments matériels dus à sa fonction reproductrice et
nom le résultat d'une association d'idées et de connaissances. La
production de l'animal n'est le fait que de sas qualités
physiologiques. L'animal s'investit peut-être dans le sproduits de son
métabolisme mais il ne s'y engage pas, il n'y met aucune conscience,
aucun raisonnement. Donc, dans ce cas, il n'y a pas exploitation d'un
travail mais d'une qualité physiologique ne l'impliquant que
physiologiquement. De plus, l'aliénation est d'abord aliénation de la
conscience de soi et il est difficile de reconnaître une telle
situation chez l'animal. Il a connaissance de soi en tant qu'objet par
son expérience, par suite de sa confrontation avec l'extérieur dont il
perçoit les modifications. Cependant, il n' a pas connaissance de soi
en tant que sujet, il n'exerce pas une réflexion sur soi, il ne se
soumet pas à sa pensée. L'animal apparait donc comme étant un être
n'ayant pas une conscience de soi, il peut être aliéné. L'animal ne
prend pas conscience du fait qu'il pourrait âtre autre chose que ce
qu'il est. Ceci est logique puisque l'animal est et ne se fait pas.
L'animal est selon sa nature tandis que l'homme est suivant sa volonté
et donc se fait. L'animal
est et l'homme se fait avant d'être et, par conséquent n'est qu'à sa
mort. L'un est phénomène statique tandis que l'autre est phénomène
dynamique. Tous deux étant considérés face à leur devenir ontologique.
Chez l'animal on ne retrouve pas, contrairement à l'homme, cette
distance qui mène à l'essence et laisse entrevoir les possibles de
l'existence et par le fait même de l'essence. L'essence définissant
l'individu. Or c'est seulement par la réalité d'une telle
distance que l'aliénation est acceptable. L'homme se trouve
face à un ensemble de possibles et les conditions humaines de son
entourage le détourne plus ou moins du choix effectué parmi ceux-ci. Ce
n'est pas le cas chez l'animal où le rapport de l'existence à l'essence
est inverse. De ce fait, on ne trouve plus la notion de distance
caractéristique d'une forme d'intervention de la volonté dans le
déroulement de l'existence. L'animal se définit donc à priori et par
conséquent ne peut voir son être changé au cours du temps. Il ne peut
être autre chose que ce qu'il est à un moment donné. Son existence est
l'histoire d'un déterminisme. L'animal ne peut donc être aliéné
au sens où l'aliénation serait la prise de conscience d'une
soustraction de son devenir à sa volonté. Ce phénomène profitant
à l'homme. Cependant, il faut dire que l'animal s'estime devenir autre
puisque qu'en devenant animal-machine, il présente une réaction à
caractère pathologique aux contraintes humaines. Il doit donc forcément
percevoir cet état.
2- "Devenir- autre" chez l'animal-machine.
L'animal domestique est continuellement soumis aux exigences de
la production humaine. Il ne commence à manifester son aversion face à
ce processus qu'à partir du moment où la domestication quitte le
domaine du normal pour celui de l'anormal et de sa régression
pathologique. L'animal devient autre par l'apparition de la maladie.
Mais le devenir-autre du pathologique est bien différent de
l'altération définie par l'aliénation. L'aliénation concerne la liberté
de l'individu face au choix de son existence, laquelle est détournée en
faveur d'une instance esclavagiste, la rentabilité maximale de la
production. L'individu aliéné a engagé sa personnalité et une partie de
sa liberté, un instant de sa vie qui aurait pu être tout autre, dans
son travail. Et finalement par la désappropriation de la possibilité de
profiter de sa production, l'individu est dépossédé de son
existence. L'aliénation désigne la perte du choix des possibles mais il
y a encore réalisation d'au moins un des possibles même si celle-ci se
fait en dehors de la volonté de l'individu. ( Rappelons qu'il y a
apparemment pas problème à ce niveau pour l'animal puisqu'il ne choisit
pas son existence.) On
ne retrouve pas les mêmes rapports à l'existence dans le devenir-autre
de la maladie. En effet, dans ce contexte, c'est la réalisation du
possible choisi ou non, qui est affectée. Elle ne peut se poursuivre de
la façon escomptée. Si dans le premier cas, il y a une déperdition dans
le choix des possibles, au niveau du second cas il y a régression du
possible choisi. Il n'y a plus une perte qualitative mais une perte
quantitative. Au niveau humain la perte qualitative peut précéder la
perte quantitative. Le devenir-autre n'est pas une interrogation sur
la place que l'on occupe par rapport à ce que l'on voudrait être, sur
une situation dans l'espace ou dans le temps qui nous conduirait à se
découvrir autre que ce que l'on voudrait être. On voit que chez
l'animal, le devenir-autre est plus facilement acceptable suivant le
mode de la régression du possible "choisi". Il y aurait une diminution
des possibilités de la réalisation de son existence. Celle-ci étant le
résultat d'un phénomène d'action-réaction entre l'extérieur et les
comportements appris et innés de l'animal. Celui-ci devient autre du
fait d'une dégénérescence de ses capacités fonctionnelles
indispensables à la survie. Le devenir-autre résulte donc d'une
disparition progressive du système formé par l'individu animal et son
environnement viable, la régression des capacités vitales
s'accompagnant d'un rétrecissement parallèle du milieu. Le
devenir-autre est donc en quelque sorte un "devenir-moins". La
domestication est donc un processus normal pour l'animal-nature mais ce
phénomène suit l'évolution de la civilisation humaine qui le
conditionne entièrement. Elle devra, suivant la dynamique de ce
phénomène, passer par une étape d'anormalité laissant envisager les
possibilités de normal et de régression. Les technologies engagées dans
la domestication vont l'engager dans la voie de la régression.
L'animal-nature devient animal-machine, un autre animal miné par l'état
pathologique et condamné à disparaître. La production faisant
apparaître cet état lorsqu'elle nécessite une intervention directe (
hormones, opération chirurgicale...) sur l'individu au lieu d'envisager
un phénomène concernant une race et dont la réalisation s'atle sur
plusieurs générations. L'ensemble des considérations présentées
précédemment nous situe l'animal domestique de production par rapport
au normal et au pathologique. Il nous faut maintenant intégrer ces
notions au niveau du problème du bien-être animal.
5. Bien-être chez l'animal de production
L'interrogation concernant le bien-être animal est un
problème bien contemporain. Les cris d'indignation d'élèvent de toute
part à la moindre évocation des exploitations utilisant les systèmes
analogies à celui des "poules en batterie". Les méthodes d'élevage
actuelles, reposant de plus en plus sur des processus d'intensification
des possibilités de rentabilité de l'animal, deviennent
systématiquement la cible des organisations de protection animale. Ces
organismes contestent essentiellement l'environnement imposé par
l'homme à l'animal, ainsi que les interventions, hormonales ou autres,
auxquelles est soumis ce dernier. Dans quelle mesure devons-nous
accepter ces protestations? Et devons-nous fermer les yeux sur
l'emprise croissante des technologies sur tous les systèmes vivants ? C'est
à cette question que nous essayerons de répondre dans ce chapitre, et
cela en se basant sur les différents concepts envisagés précédemment.
A)
Définition du bien-être .
Bien-être
est un mot pour le moins équivoque, difficile à définir de façon
précise et absolue. De plus, considéré dans le cadre de la production
animale, il offre le piège de la subjectivité anthropomorphique
caractéristique de nombreuses tentatives du phénomène. Brantas
définit " le bien-être tant humain qu'animal comme étant un état
d'harmonie physique et psychique avec son environnement, inanimé at
animé<; Dans ce contexte, il considère l'harmonie comme une
situation d'adaptation sur le plan physiologique ( alimentation
adéquate), sur le plan médical ( absence d'éléments générateurs de
maladies) et sur le plan éthologique ( absence de frustrations, de
déprivations et satisfaction des besoins comportementaux, sociaux et
émotionnels." Pour Lortz, il s'agit de " vivre en harmonie avec l'environnement et avec soi-même, tant physiquement que psychologiquement." Hughes
présente le bien-être comme " un état de parfaite santé physique et
mentale où l'animal est en complète harmonie avec son environnement."
La santé est certainement une condition préalable fondamentale pour
assurer le bien-être. Les liens entre les notions de bien-être et de
santé sont tellement étroits que l'organisation mondiale d ela santé
(OMS) confond les deux termes en définissant la santé de l'homme "
comme un état complet de bien-être physique, mental et social". Le
mot bien-être est aussi défini par ce synonyme qu'est la "qualité de la
vie". Charbonneau et Rhodes, dans l'Encyclopédie de l'écologie,
l'envisagent de la façon suivante: " Le terme de qualité de la vie ne
connait une telle mode qu 'au moment où toutes les formes de
l'existence sont menacées.Parvenue à un certain stade, la société
technicienne engendre des perturbations qui annulent les avantages...Un
certain nombre d'améliorations tenues pour la marque irréfutable et
essentielle du "progrès" ont atteint des limites ou marquent le palier
d'une courbe qui est peut-être en cloche. Ainsi les progrès de
l'alphabétisation, de la santé physique et mentale, de la longévité
plafonnent. La violence et la criminalité augmentent sans cesse. La
durée de travail-transport se maintient. Le chômage, l'inégalité des
revenus, l'éloignement du citoyen des centres de décisions politiques
diminuent la liberté concrète et réelle de l'homme. Ainsi, la société
lutte contre les "seuils de développement". L'abondance de biens matériels provoque la pénurie de plaisirs élémentaires: air pur, espaces matériels,etc... Georges
thill (dans Questions philosophiques) considère la qualité d ela
vie de la manière suivante: " cette expression est aujourd'hui
fréquemment utilisée, elle constitue un véritable débat de
civilisation. Retenons avec Michèle Durant et Yvette Harff ( La qualité
de la vie, Paris LaHaye, édition Mouton 1977) et avec Marc Sapir et
Georges Thill ( Qualité de la vie, qui la définira et pour qui... La
revue nouvelle, octobre 1978pp. 367-378) que la qualité de la vie ne se
définit au fond ( et c'est significatif que l'expression soit devenue
un critère de référence avec la contestation écologique) que par ce
qu'elle combat, par ce à quoi elle s'oppose. C'est en tant que valeur
conflictuelle qu'elle joue un rôle social et culturel: elle fait
apparaître les contradictions d'une logique de la croissance économique
qui conduit à un enrichissement privé, à un appauvrissement collectif,
à une détérioration de l'existence quotidienne. Elle est loins de
s'identifier à un contenu. Ses critères minimaux ne sont autres que les
éléments inversés des nuissances; l'espace, l'eau pure, la qualité de
l'air, de la nourriture, le calme.... La
qualité de la vie conduit à reconsidérer la manière, trop courte,
d'envisager les contradictions de la société et les luttes pour la
transformation des structures sociales. L'équité suppose en effet,
comme le suggère l'expression de qualié de la vie, que soit mis en
question le type même de développement et le mode de vie qu'il crée. Il
ressort donc de ces définitions une corrélation évidente entre santé et
bien-être et que cet état doit également être envisagé dans le contexte
de l'évolution de l'individu considéré en rapport avec les multiples
éléments de son environnement. En essayant de situer l'animal de nos
exploitations par rapport au bien-être, c'est en fait une critique du
comportement de l'homme que l'on réalise. Mais avant de nous intéresser
au problème des responsabilités humaines au niveau de l'existence de
l'animal domestique de production, nous allons rapidement envisager les
différentes méthodes scientifiques utiliséesdans le dépistage d'un
éventuel manque de bien-être.
B)
Méthodes scientifiques d'appréciation du bien-être animal.
Les différents critères utilisés en vue d'une mise en évidence
"scientifique" du bien-être animal sont essentiellement de trois types;
zootechniques, physiologiques et éthologiques. Voyons brièvement, en
quoi consistent ces approches "scientifiques" du bien-être animal.
1- Zootechnie et bien-être animal. D'après
les observations apportées par cette science, il semble qu'une bonne
productivité n'est possible que chez l'animal bénéficiant de l'état de
bien-être. Une mesure des productions de l'individu sera utilisée comme
indicateur de son état de bien-être. Une augmentation continuelle et
rapide de la rentabilité devrait donc avoir pour conséquence un
accroissement du bien-être. Or, il est clair que dans une exploitation,
où, par exemple, des poules pondeuses ont atteint une rentabilité
maximale au prix ( bénéfique à l'exploitant) d'une mortalité de 25%,
n'assure pas les conditions de bien-être, puisque les animaux meurent.
Certains éléments indispensables au bien-être sont manifestement
présents, ( nourriture, boisson,...) mais la contrainte ressentie par
la présence de conditions consistant en des agressions affectant
l'individu ( confinement ou épuisement par exemple) a une influence
prépondérante sur l'organisme. Cette méthode d'appréciation du
bien-être animal possède donc une limite. Celle-ci est peut-être
représentée par un phénomène qui, en quelque sorte, entretien un état
pathologique avec dessein d'élever les profits que l'on peut obtenir de
l'animal. Le confinement, la rupture des structures sociales du groupe,
etc...font partie de ces éléments, fruits de la volonté humaine, ayant
ce pouvoir pathogène. De plus en plus la relation de l'homme à l'animal
se limite à une action à effet restrictif sur la durée de survie d'un
animal sain, au préalable non condamné à cette mort prématurée que lui
impose l'humain. Lorsque cette limite est atteinte, la productivité est
donc améliorée en diminuant les possibilités de survie de l'animal.
2- Critères physiologiques d'appréciation du bien-être animal. De
façon générale, on utilise toute méthode permettant de déceler
l'existence d'un stress pour apprécier physiologiquement le niveau
d'approche du bien-être. "Un stress est un stimulus ou un ensemble de
stimuli constituant pour l'organisme ( de façon consciente ou non) une
agression capable de provoquer une réaction de résistance active de la
part de l'individu qui la subit. Il est bien évident qu'un tel état ne
peut accompagner le bien-être. Des dosages sanguins portant sur des
cathécolamines; des glucocorticoïdes et, en général, sur les diverses
substances qui accompagnent l'existence d'un stress, permettant
d'estimer l'état de bien-être de l'animal. D'autres méthodes sont
également en usage, pesage des surrénales ou détermination de la
formule sanguine par exemple.
3- Critères éthologiques d'appréciation du bien-être animal.
Diverses méthodes sont employées par l'éthologie pour aborder le problème du bien-être animal.
a) On observe dans quelle mesure les différents patrons-moteurs *
répertoriés dans l'éthogramme de l'espèce sauvage peuvent être réalisés
par l'animal domestique dans l'environnement imposé par l'homme. Mais
cette méthode est assez incertaine et loin d'être d'application
généralisable. En effet, d'une part l'éthogramme des espèces sauvages
est incomplet pour bon nombre de ces espèces, et n'est donc pas réalisé
de façon intéressante pour les divers animaux envisageables dans cette
comparaison du sauvage et du domestique. D'autre part, entre l'animal
domestique et la souche sauvage, il y a le processus d'évolution qui
peut modifier les sshémas comportementaux de façon parfois assez
sensible. R.Paquay et J.M. Giffroy (Facultés Universitaires Notre Dame
de la Paix Namur) décrivent dans leur " cours d'éthologie générale",
diverses variations des patrons-moteurs; -
Les patrons-moteurs peuvent être modifiés. Au niveau du comportement de
communication, le loup est assez silencieux tandis que le chien se
manifeste bruyamment et fréquemment. - Les patrons-moteurs sont
également plus complexes. Le comportement de cours de certains pigeons
s'est singulièrement compliqué, les quatres ou cinq claquements au
desus du dos lors du vol de parade des pigeons ramiers se sont
multipliés pour atteindre le nombre d'une trentaine chez le pigeon
boulant "Steller". - Des patrons-moteurs se sont simplifiés. le
comportement social de l'oie a nettement changé, l'oie sauvage est
monogame tandis que l'oie domestique est polygame. - Des
patrons-moteurs sont amputés, certaines races de volailles ont, dans
leur comportement reproducteur, perdu la composante couvaison. - La
phase d'appétence (au cours de laquelle l'animal manifeste sa
tendance a se comporter d'une certaine manière ), ainsi que celle
d'apaisement ( où l'individu ne réagit plus aux stimuli externes, tant
qu'une motivation suffisante n'est pas réapparue ) peuvent être
modifiées. Le porc ne fouille plus le sol pour la recherche de sa
nourriture comme le fait le sanglier. La jument ne mange plus l'amnios
entourant le nouveau-né après l'accouchement comme le font les ongulés
sauvages.
b)
La façon dont sont réalisés les comportements et, parmi ceux-ci, la
fréquence d'anormaux peuvent être des indicateurs de l'état de
bien-être de l'animal.
c) Le conditionnement opérant permettant,
dans une certaine mesure, à l'animal de modifier les éléments de son
milieu afin de le rendre plus favorable, est également employé pour
étudier le bien-être. Baldwin et Ingram ont mis au point des
expériences au cours desquelles un porc peut régler la température de
son habitat en poussant avec son groin sur un bouton.
d) Les
tests de préférence servent également à étudier le bien-être en donnant
à l'animal la possibilité de choisir entre deux environnements. Celui
qui est choisi lui apporte le plus grand bien-être.
C)
Bien-être et animal.
Lors de l'évocation du mot bien-être, il nous vient une impression
assez intuitive d'un état dont ne sait pas quand il est atteint, mais
dont on sait qu'il ne l'est pas dans certaines conditions. Il apparait
donc que le bien-être se définit bien en opposition avec les événements
menaçant l'existence de l'individu, par suite de l'apparition d'une
quantité plus ou moins importante d'inadaptations de celui-ci aux
conditions tant extrinsèques qu'intrinsèques de son organisme.
L'inadaptation intrinsèque a nécessairement une origine extrinsèque,
une modification de l'extérieur ayant un effet nocif sur l'intégrité de
l'individu. La diminution des potentialités de survie de l'animal
entraîne une régression des possibilités d'environnement adéquates à la
vie dans cet état. L'éventail des conditions de milieu permettant
d'atteindre une durée de vie caractéristique de la population de ces
individus, diminue parallèlement à la régression des capacités de
viabilité du sujet particularisé par un "manque de bien-être". On
peut donc considérer que le bien-être est, avant tout, une absence de
maladie, une vie en dehors des facteurs pathogènes de toutes origines.
Mais lorsque l'on envisage ce problème du bien-être, il nous en vient
également une idée qui en fait une impression plus qu'une sensation
aussi radicale que le pathologique approché ou atteint. On est au
niveau psychologique. On perçoit vageuement un état que l'on pourrait
appeler "plénitude" lorsque les conditions de bien-être sont atteintes.
Au niveau humain, on dirait que l'on 'est bien dans sa peau". C'est en
fait le parfait compromis entre l'organisme, entité physiologique,
morphologique, psychologique et les agressions du milieu auxquelles il
est confronté. Cet équilibre réalisé, l'individu ne perçoit plus
l'extérieur en tant qu'extériorité*
mais bien comme un élément de son existence. L'environnement n'est plus
chose étrangère présentant des éventualités nocives mais un élément
dont la présence dans l'ensemble des phénomènes de l'existence est
considéré comme "allant de soi". La vie dans l'espace et dans le temps
se déroule sans buter sur des obstacles, rien n'est perçu en tant
qu'élément agresseur mettant la survie en danger. Dans de telles
conditions, les éléments du milieu ne sont plus envisagés sous forme
d'opposition possible au bon déroulement d ela vie, mais comme étant un
compagnon de l'existence d el'individu. Essayons d'éclaircir cette
considération. Pierre est assis dans un confortable fauteuil, il lit,
il se sent bien. La pièce dans laquelle il setrouve offre un agréable
confort. L'éclairage est assuré par un lustre assez banal, la lumière
ne semble pas préoccuper le lecteur qui en bénéficie de façon assez
indifférente. Pierre est complétement pris par sa lecture. Celle-ci est
son unique préoccupation, la seule chose qui, en ce moment, a sa place
dans sa pensée. Quelques heures plus tard, Pierre est toujours au même
endroit et occupé à parcourir son livre. La pièce présente des
conditions identiques à celles qu'elle offrait au début de la lecture.
L'éclairage est également de même nature et d'égale intensité que
précédemment. Une seule chose a changé, c'est l'impression éprouvée par
Pierre face à son livre et dans cette pièce. Alors qu'au départ de
"l'action", il n'éprouvait aucune difficulté à la réalisation de
celle-ci; il lui semble maintenant qu'une opposition se manifeste à son
encontre. La lumière apparait plus faible, sa vue lui transmet des
impressions plus obscures. Le récit a tendance a lui échapper, les
phrases sont de plus en plus difficiles à comprendre, à saisir. Il
rencontre des problèmes grandissants à se concentrer sur les mots.
Ceux-ci deviennent d eplus en plus de simples signes, puis finissent
par ne plus représenter que des traces. Pierre se secoue, allume un
lampadaire. Une impression de réveil se manifeste, il retrouve une
certaine concentration et la clarté lui parait à nouveau suffisante.
Cela n'est que momentané et la fatigue a bientôt raison de Pierre. Au
début de l'action, le lecteur est plongé dans son récit.
L'environnement est adéquat à la réalisation de son activité et n'est
pas pris en considération par sa conscience. Il est perçu en ce sens
qu'il est du domaine d el'abstrait et n'a pas une réalité concrète dans
l'esprit de Pierre. Le concret c'est le récit. Mais,
au fil des
heures, la fatigue fait son oeuvre, et au fur et à mesure qu'elle se
marque, le bien-être disparait progressivement. Pierre n'a plus les
mêmes impressions de contentement, de satisfaction, que celles qu'il
ressentait au commencement de sa lecture. Et là, le domaine du concret
s'élargit, de nouveaux éléments acquièrent une réalité au niveau de la
conscience du lecteur gagné par la fatigue. Le récit devient autre
chose qu'une trame d'événements, les phrases acquièrent une réalité et
finalement cette tache d'encre qu'est la lettre devient un élément du
concret. Ce qui était déjà présent, lorsque, seul, le contenu que
représente les aventures contées dans ce récit avait une réalité,
quitte l'abstrait et gagne l'attention c